Sandrillon, pudique photographe de Lyon

Chez Sandrillon, c’était compliqué pour se laver. Un rai rouge sous la porte de la salle d’eau barrait l’entrée. Des odeurs vinaigrées de révélateur et de fixateur fuitaient dans l’appartement. Ilford, Fuji, Kodak. Ses parents s’y livraient à d’obscurs travaux inactiniques. Trente ans plus tard, ils ignorent que leur fille est la tenancière d’un des meilleurs blogs photo sur Lyon. Elle n’a pas éprouvé le besoin de leur dire. Pas encore. Même le jour où ils ont feuilleté chez elle un livre tiré de ce blog. Sandrillon ne veut pas être reconnue pour elle, mais que ses travaux le soient. Telle est sa quête.

Sandrillon, selfie dans un ascenseur de la Part-Dieu
Sandrillon par Sandrillon, dans un ascenseur de la Part-Dieu

« Il n’y a rien de faux dans mes photos », dit-elle touillant ses longs cheveux châtain clair, ses yeux dans le ciel de Bellecour, cherchant à être au plus près de ce qu’elle veut dire. « S’il y a un fil électrique dans le paysage, je le laisse, ou je m’arrange pour cadrer autrement. Je cherche ce que les gens pourraient voir. Ce que je reproche aux photographes sur le web, c’est leurs photos ultra photoshopées. » Sous sa crinière lionnesque, dans ses yeux frères Lumière, Sandrillon est d’une exigence de luthière. Elle n’est pas une grande technicienne, ce qui l’intéresse sur le terrain est le sujet, lequel est aussi imprévisible que le vent.

Basilique de Fourvière et Tribunal depuis la Saône, sous la passerelle du Palais de justice — Photo Sandrillon
Basilique de Fourvière et ancien Palais de justice depuis la Saône, sous la passerelle du Palais de justice — Photo Sandrillon

Un jour, dépitée d’un reportage à Croix-Rousse qui n’a rien donné, frustrée, alors qu’elle récupère sa voiture devant l’immeuble aux 365 fenêtres qu’elle rêve de photographier, un habitant l’y fait entrer et elle tombe amoureuse de l’escalier, ce sera son sujet. Idem de l’escalier de la petite rue des Feuillants. Une autre fois, ce sont les dessous des ponts sur le Rhône, un kaléidoscope de dessous de tabliers dans la ville des chefs cuistots.

Adolescente, elle a appris l’argentique, mais s’en est détournée lorsqu’elle a découvert la vidéo, « C’était plus rigolo quand l’image bougeait. » Elle est pro là-dedans mais ne m’en dit pas davantage, à son emploi non plus on ne sait pas qu’elle édite un super blog. Quand l’une de ses collègues tombe sur un autoportrait que pour une fois elle avait publié, celle là s’étonne, « Sandrine, c’est toi Sandrillon ! J’ai lu plein d’articles sur ton blog, j’aurais jamais imaginé que c’était toi. » 

L’escalier des Feuillants, 5 petite rue des Feuillants — Photo Sandrillon

Ses sujets, le grenier d’abondance, le mythique garage Citroën, l’immeuble canut Clos Perrin, l’orgue de l’Auditorium, le jardin Rosa Mir, la plus petite maison de Lyon rue Étienne Jayet, la brasserie Ninkasi, le musée de l’École dentaire, le domaine Belle Rive en face de Confluence, la nécropole de la Doua, la statue de « l’homme qui porte à Saint-Priest », la montée du Télégraphe qui longe l’Odéon avec sa vue sur les thermes romains, le bateau chapelle des mariniers, les murs peints, la Manufacture des Tabacs, la tour du crayon de Part-Dieu, des dizaines d’expositions, dont le carnaval des animaux de la Biennale des Lions. Son reportage le plus populaire est la rivière Valserine, à l’est de Lyon, dans « une atmosphère digne des forêts druidiques et chamaniques », écrit-elle.

La Vaserine — Photo Sandrillon

Longtemps, Sandrine s’est tenue loin de la photo, déçue par les premières générations d’appareils photo numérique, loin du rendu argentique. Mais survient un déclencheur. Le concours du cimetière de Loyasse qui fêtait ses cent ans. Tôt un matin, elle va se balader entre les tombes, avec un compact à trois francs six sous. Sa photo est sélectionnée. Les organisateurs la lui réclament en grand, pour les panneaux municipaux. Mais elle n’a qu’un fichier de qualité limitée, il faudrait refaire la photo avec un meilleur appareil. Elle se retire du concours. Ils insistent, ils ont un logiciel qui sait agrandir les images sans les détruire. Le résultat lui plaît, sa confiance revient.

Elle se remet à la photo. En dehors de son job. Elle crée ce blog, « Sandrillon in Lyon ». Au nom explicite, elle parler de son terrain de jeu photographique. Se paie des appareils. Un gros, un moyen, un petit toujours avec elle. Sans encore le savoir, elle vient d’entrer en addiction. Ce blog se met à jalonner sa vie, une auto-obligation de publier alors qu’elle n’en retire aucune reconnaissance majeure. Parfois Sandrillon se demande pourquoi tout ça. Quel sens ? Chaque billet est un gros travail. Reportage, éditing, rédaction. Fait-elle de la photo pour ce blog, ou ce blog pour faire de la photo ? La réponse est peut-être en forme de lieu secret.

Projet « Confidences », un des 38 lieux secrets — Photo Sandrillon

« Accepteriez-vous de me faire découvrir votre lieu secret dans Lyon ? » demande-t-elle un jour à tous ses amis. Trente-huit acceptent. La règle : qu’ils ne lui en disent rien avant. Chacun lui donnera un rendez-vous en un point neutre et l’y emmènera, elle n’en saura pas plus et la localisation du lieu ne sera pas révélée dans son reportage. Ce projet lui prend six mois. Ce seront trente-huit découvertes. Un ancien hôtel du XIXème qui tombe en ruine, en plein centre ville. Des endroits retirés, certains abandonnés. Ou au contraire très connus, au théâtre romain de Fourvière, au parc de la Tête d’Or. Trente-huit portraits et récits de leur rencontre avec Sandrillon. Elle appelle ce projet « Confidences ».

Sandrillon en son lieu secret — Photo Florence

Son lieu secret, où elle se fait à son tour photographier par une amie devant une fresque street-art, elle vous le révèle maintenant, est en haut de l’étroite rue Joséphin Soulary, sur l’abrupt flanc de Croix-Rousse en surplomb du Rhône. Mais quand elle va mal, c’est ailleurs encore qu’elle cherche du beau, « J’adore Fourvière, son côté imposant. Elle surgit, ça me prend. » C’est sans doute pour cela qu’elle n’a pas vraiment encore réussi à photographier cette partie de Lyon comme elle le voudrait. Mais Sandrillon attend, elle a rendez-vous avec la photo, comme un destin.

Gilles Bertin


Le blog Sandrillon in Lyon : http://sandrillon-in-lyon.fr/

Toutes les photos de ce portrait sont de Sandrillon, excepté la dernière, qui est de son amie Florence. Elles sont donc leur propriété et leur utilisation est soumise à leur autorisation via le formulaire de contact de Sandrillon in Lyon.

Valérie Niquet, madame Saint-Exupérires, crieuse publique de vérité et de Croix-Rousse

Valérie Niquet est crieuse publique. Comédienne. Chanteuse. Et ce n’est pas tout, elle a les yeux caramel. Deux billes claires qui s’attachent à vous… Lire la suite

Une femme dans le public lui tend un billet écrit à l’encre bleue.

« Mon bel amour Tshiteya, je t’attends à Dijon pour faire un petit tour de manège, mais dépêches-toi car Mme Bailly ferme à 19h. Codie »

lit Valérie Niquet, perchée sur son escabeau derrière son pupitre, son képi à treize heures. Et cette femme s’en va, s’éloigne, comme dans Orly de Brel, elle pleure à chaudes larmes. Ce papier, Valérie l’a encore sur son frigo, des années après, accroché à un magnet comme cette femme l’était à ce Codie qui lui avait écrit ce mot.

La crieuse publique bat le rappel place des Tapis, Lyon
Dimanche matin, 11 heures, place des Tapis, devant la fresque Street-art, la comédienne Valérie Niquet, crieuse publique de Croix-Rousse, bat le rappel pour la criée qui va commencer.

Valérie Niquet est crieuse publique. Comédienne. Chanteuse. Et ce n’est pas tout, elle a les yeux caramel. Deux billes claires qui s’attachent à vous, rient, s’étonnent, détonnent, questionnent, pétillonnent, chatertonnent. Qui exigent votre attention. Bas résille et mèche accroche-cœur collée au front, elle est grimée en Betty Boop dans le spectacle de théâtre musical Be Bop Boby qu’elle mène avec son complice Pascal Carré, succès depuis des années. Si bien que dans les bars de  Croix-Rousse, les gens la saluent soit d’un « Salut Betty », soit d’un « Bonjour la crieuse ». Elle leur répond d’un sciemment « la crieuse publique vous dit bonjour ». Distance indispensable pour rester l’artiste-comédienne qui le dimanche matin donne vie publiquement à leurs messages. Ainsi l’annonce du suicide d’un garçon âgé de sept ans qu’elle connaît. Défenestration. La glotte coincée. Elle est un porte-voix. Pour ceux qui n’ont pas la parole dans l’espace public. Pas celui de Facebook, mais celui où nous vivons ensemble. Les « gens » lui postent dans l’une des sept huit boîtes à lettres installées à des endroits stratégiques du quartier, commerces, bistrots, coopératives, subtil mélange de populaire et de gentrification. Croix-Rousse est pour elle un quartier de lutte, très marqué. Cette force soyeuse existe encore dans des festivals, des lieux, le street-art sur les murs des pentes et du plateau.

Valérie Niquet a pris la suite de Gérald Rigauld, comédien et artiste de rue qui, en 2004, a inventé cette fonction de créateur de lien social,  à la Croix-Rousse, dans la lignée des valeurs de ce quartier. Création à bas bruit, par le bouche à oreille dans les bistrots du coin, qui aussitôt a rencontré succès local et écho national. Chaque criée attire entre 70 et 150 personnes. Un public qui se renouvelle sans cesse autour d’un noyau de fidèles. Elle en fait ailleurs à la demande.

Les messages qu’elle reçoit à lire donnent un ampan de la diversité humaine. Comme celui-ci sans un mot, seulement un dessin, une croix gammée. Elle l’a fait défiler devant les yeux du public, sans commentaire ni jeu de comédien.

La crieuse publique, place des Tapis, Lyon
Une criée. Valérie Niquet a quitté son pupitre. De dos, le guitariste qui la ponctue

À 19 ans, à son arrivée du Jura à l’université, elle se dit, « Je serai comédienne. » La madeleine à l’origine de sa décision, ce jour-là, est remontée de son enfance, d’une institutrice qui lui faisait faire du théâtre.

Très vite, elle rentre dans une compagnie d’impro. Texte et clown. Très littéraire. Facteure de mots, comme l’était Saint-Ex, né du côté de Bellecour, d’où il s’est envolé, la cale de son Caudron monomoteur pleine de sac postaux bourrés de mots. Puis, elle embarque dans l’aventure U-Gomina, compagnie de théâtre musical créée par Ugo Ugolini qui en 84 prit Jack Lang au mot, lequel voulait propager la fête de la musique à tous les arts. Be bop Boby est un formidable tribute to Boby Lapointe, dans une ambiance férocement tendre, des pinçons de gouaille à la taille, dans le bain saumoné de l’orgue de barbak mélange de Piaf et de montagnes russes rusées comme l’était Bobby.

Valérie Niquet
Valérie Niquet

Valérie Niquet travaille aussi sans les mots. Elle fait du théâtre d’images avec des handicapés dans le groupe SIGNES, moments de création avec des acteurs extraordinaires.

Elle a trouvé à Lyon ce qu’elle voulait, du théâtre qu’elle aime, depuis 22 ans, pas besoin de Paris. Elle fait la couillonne humaniste avec du tragique,  madame Saint-Exupérires des fleurs du mal, candeur et gravité, sens aigu de l’ellipse, de l’arrêt sur image, du cabrage roue arrière, de l’alexandrin, des cocktails un tiers Racine, un tiers maquignon normand, cinq quart Valérie Niquet. Une vigueur jurassienne et une agilité de Nadia Comăneci pour durant plus d’une heure insuffler vie à chacun de ces billets. Des gens viennent la voir après, lui dire « J’ai redécouvert mon message, la façon dont tu l’as dit. » Les vieux reubeus sur les places l’appellent Général, rapport à l’uniforme de garde-champêtre qu’elle enfile pour les criées.

Plus tard, elle a revu cette femme qui lui avait tendu ce mot bleu que lui avait écrit Codie. Elle a expliqué à Valérie parlant de Codie, « Je voulais juste entendre son nom sur la place publique. »

Gilles Bertin


La crieuse publique de Croix-Rousse, une fois par mois le dimanche à 11h, place des Tapis — Programme et infos sur la page Facebook : Crieuse publique Croix Rousse.

Vous pouvez déposer vos messages dans les boîtes aux lettres situées à : L’atmo, Le bistrot fait sa broc, Le café Jutard, le café de la crèche, Le comptoir du sud, Le drôle de zèbre, La maison de l’économie solidaire, L’origo. 

La crieuse publique de Croix-Rousse - Affiche

Big Ben, street-artiste, dans les yeux de Bowie

« Se cacher, c’est la liberté », explique Big Ben qui refuse d’être pris en photo pour cet entretien. Il signe avec la silhouette totémique de la célèbre tour londonienne, qu’il insère subtilement dans ses œuvres, presque cachée, tel Alfred Hitchcook traversant subrepticement ses films.

Le fils de l'homme, Big Ben — Détournement de l'oeuvre éponyme de Magritte
Le fils de l’homme, Big Ben — Détournement de l’œuvre éponyme de Magritte

Ce pseudonyme, Big Ben, il en parle comme d’un « blaze ». Quasi un blason. C’est que son nom mural, que le mur soit de briques ou facebookien, est consubstantiel de chaque street-artiste. Comme pour les rappeurs. Ce Big Ben est un jeu de mots avec le surnom que tout le monde lui donne dans la vie, Ben, pour Benoît. Nous n’en saurons pas plus de son identité.

Un autre moyen de préserver sa liberté, plus tangible encore, est son job rémunéré. Qu’il ne veut pas nous dévoiler non plus. Il s’est permis récemment de refuser une juteuse offre de Publicis pour réaliser une affiche publicitaire. « Chaque homme a son prix », ajoute-t-il encore, pour appuyer fort sur son choix artistique.

big ben street art syndromeLe street-art subit aujourd’hui une grosse vague de récupération, récupéré, recyclé et réhabillé par le marketing. Il y a par exemple cette marque de yaourts qui, pour lancer son nouveau magasin de laitages hypes auprès des néos Croix-Roussiens, a collé des vaches en mousse à 3 mètres de hauteur dans « 14 lieux emblématiques du quartier ». Ces ruminants sympathiques sont loin du Trump adressant un doigt d’honneur à la planète signé par Big Ben, effacé deux jours après par les équipes de nettoyage de la municipalité. Ou de son portrait d’Eminem, réputé comme Trump pour sa grossièreté, rue de la Tourette, œuvre vite effacée elle aussi. La Tourette est le nom de la maladie qui fait prononcer à ses victimes des litanies de gros mots et d’injures. Oui, Big Ben adore les détournements. De toutes sortes. Car il cherche le cœur des passants. Ainsi rue Neyret, dans les pentes de la Croix-Rousse, où les célèbres et troublants yeux faussement vairons de David Bowie vous regardent au bout de la rue.

Les yeux de Bowie par Big Ben, rue Neyret, Lyon

Lors du départ de notre Cher Johnny pour le grand ailleurs, Ben lui a rendu hommage en l’équipant d’une paire d’ailes d’ange et de la guitare de Jimi Hendrix en feu à ses pieds, souvenir des passages de ce dernier en 1966 en première partie des concerts de la future superstar nationale.

Johnny, Big Ben

Des hommages-détournements, Big Ben en a commis de nombreux : Magritte, Gainsbarre, Cabu, Cupidon, Keith Haring, Stallone (quai Rambaud, of course),  la sorcière de Blanche-Neige croquant la pomme Apple, des soldats chinois sur le sol de la chaufferie de l’Antiquaille en piratage de la Biennale d’Art Contemporain.

Big Ben aime aussi les nus, particulièrement en hiver, ils réchauffent. Ce début 2018, il travaille autour d’Ingres. « Ingres, c’est massif, pas de chute de reins. Et c’est subtil, en même temps, ce qui donne une ampleur à sa peinture. » Une façon de révéler les critères de beauté d’aujourd’hui en mettant côte-à-côte les deux peintures, la sienne et celle de l’auteur de La Baigneuse et du Bain turc. Peindre des femmes en chair à l’époque où la mode impose le filiforme est un contrepied de la part de Big Ben, comme l’est le street-art, l’une des rares alternatives aux visuels publicitaires omniprésents sur les murs des villes.

Soshanna, Welcome in Lyon, Big Ben
Soshanna, Welcome in Lyon, Big Ben

Big Ben peint sur du papier, dans son atelier. Des grands formats souvent. Parfois les dupliquent. Fait du pochoir. Puis enfin les colle publiquement. Un grand collage ça prend du temps, explique-t-il, il faut choisir des heures propices pour que l’opération réussisse. Sous-entendu des heures où il  risque peu de croiser la police, qui lui ferait retirer illico. Moments très courts par rapport au reste du temps de réalisation de l’œuvre, mais moments excitants quand elle va enfin dans la rue.

S’il colle à Bordeaux, Nîmes, Strasbourg, c’est surtout Lyon où il vit qui est son terrain de jeu. Arrivé voici vingt ans, il a tout de suite aimé la ville, les traboules dont il faut passer les portes, ce charme caché pour faire croire que l’on est pauvre. Lyon a une cinquantaine de galeries, mais les collectionneurs n’achètent pas encore, les street-artistes demeurent des tireurs isolés.

Le funambule - Big Ben
Le funambule – Big Ben

Depuis 2011 et ses premiers collages, Big Ben a eu quelques expos. La prochaine est en avril mai 2018, au Canet. Un conservateur lui a commandé des fresques. Ce sera un moyen de financer son travail. Mais aussi et surtout une reconnaissance artistique.

Gilles Bertin


Pour retrouver Big Ben : https://www.facebook.com/bigbenstreetart/

Bruno Verrier, photographe, « se perdre dans Lyon »

Bruno Verrier n’est plus coursier depuis des années mais sillonne toujours Lyon, à cheval sur son appareil photo, de Guillotière à Bellecour à Perrache au Vieux Lyon. Il est classique. Cartier-Bresson, Doisneau. Jusqu’à peu, il ne retouchait pas. Il n’aime pas ceux qui maquillent Lyon.

Quatre heures du matin.

Bruno Verrier se réveille sur son canapé.

Comme presque chaque nuit.

On est le 18 décembre, à deux doigts de l’hiver officiel. Sur les pentes, presque en haut. Rue du Bon Pasteur. Ici les rues sont des passages ou des montées. Montée de Vauzelles. Du lieutenant Allouche. Des Carmélites. Rue de l’Alma. De la Tourette. Des Chartreux. Deviennent souvent des escaliers. Pas de plan d’urbanisme. Ça sent la pisse de chat dans les cours. Les immeubles sont de guingois. Tout penche.

En face de la fenêtre de Bruno, il y a un arbre. Le seul du quartier. Un seul. Mais il est beau. Bruno Verrier le photographie depuis dix ans. Il fleurit trois jours chaque printemps. Cette nuit, il a refleuri. De flocons !

Photo de Bruno Verrier

Il neige.

Bruno attrape son appareil. Toujours à portée de sa main. Comme un pistolero son Colt. La photo, c’est son shoot, depuis ses quatorze ans, quand il a eu son premier Reflex.

Il neige sur les pentes. Sur la Croix-Rousse. Sur Lyon. Il neige dans la nuit.

Bruno Verrier va à sa fenêtre.

Le viseur de son appareil et sa fenêtre sont les deux endroits où Bruno passent beaucoup de temps à scruter, observer, écouter. Sa fenêtre est sur un des circuits touristiques de la Croix-Rousse. Il aiguille souvent les gens. Un aiguillon pertinent. Il pourrait être guide. Il a fait histoire à la fac Lyon 2, l’université des tendres. Il a déjà derrière lui « toute une vie bien ratée », comme l’a merveilleusement écrit un écrivain amoureux des bistroquets du coin, Pierre Autin-Grenier. Bruno a échoué plusieurs fois au concours d’instit’. Alors, il est devenu coursier. Une chance ! Pour lui et pour nous. En sillonnant la métropole, la métrogaules, la métrogônes, Bruno Verrier sans le savoir commençait ses repérages photographiques de Lyon.

Portrait de Bruno Verrier par Cibert
Portrait de Bruno Verrier à l’Opéra de Lyon par Cibert — DR Cibert

Il neige dans son viseur. On dirait un tableau d’Utrillo s’il n’y avait pas les voitures. C’est ce que lui dira quelqu’un sur Facebook de la photo qu’il est en train de composer dans sa tête. Il y a des traces de pas sur le trottoir. Quelqu’un est passé. Seul. Une femme ou un homme. Une fenêtre est allumée. Timide. Toute seule, elle aussi. Est-ce celle de ces pas ? Ils sont deux réveillés avec cette neige.

Bruno jubile !

Il va être le premier sur Facebook !

Les gens vont se réveiller, encore dans leur lit ils vont regarder leur téléphone, et c’est cette photo qu’il prend qu’ils vont voir. Direct de son œil dans leurs yeux.

C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés, Bruno et moi.

Par cette photo.

Je l’ai vue sur mon Facebook vers six ou sept heures du matin. J’en suis tombé amoureux. Comme un dingue ! Une photo intemporelle. L’ambiance du tableau La pie de Claude Monet et de Fargo quand Steve Buschemi ensevelit la valise de fric dans la neige. L’ambiance du chocolat au lait de ma propre enfance. L’ambiance des films noirs dans le Paris des années 50. Paris où je suis justement quand je découvre cette photo. Dans un studio, sous les toits du Marais. Aussitôt, je partage cette photo sur la page facebook de Lyon Visite.

Elle cartonne !

Photo de Bruno Verrier

Puis, chance, mais il ne le sait pas encore, Bruno Verrier est licencié de son job de coursier. Avec sa prime, il part à Lisbonne chez un ami qui lui a dit « Lisbonne, c’est comme la Croix-Rousse, mais avec la mer. » Ils se disputent et vont cohabiter dans une ambiance sinistre. Bruno sillonne la ville, seul. Une semaine de photos. Il voit que ce qu’il fait est bien. Il ne m’en dit pas plus durant l’interview mais il s’est passé autre chose à Lisbonne : il s’est senti bien à photographier. Il était au chômage et il était bien. Ça l’a pas quitté depuis, ce bonheur.

Photo de Bruno Verrier
Valery June aux Nuits de Fourvière, photo de Bruno Verrier

Et il commence à en vivre, pas complètement, mais il gagne de l’argent avec ses photos. En rentrant à Lyon, la patronne du Bal des fringuants, une salle de musique qu’il fréquente, tombe amoureuse de ses photos. Lui commande des travaux photographiques pour faire la promo de sa salle. Puis l’expose en septembre 2017. Bruno Verrier est lancé.

« J’ai loupé beaucoup de choses dans ma vie, me dit-il à la table du Paddy’s où je l’interwieve, mais je vais pas lâcher la photo ! »

Bruno Verrier est un homme discret comme son appareil, un Fuji hybride X-T1 qui ne paie pas de mine, qui lui permet de photographier inostentiblement. Un homme discret mais très liant, comme avec ces musiciens qu’il shoote, comme avec cette femme cheveux gris survet pinkie qu’il a photographiée dans différents quartiers de la ville.

Photo de Bruno Verrier - Femme en rose lisant sur un banc

Bruno n’est plus coursier mais sillonne toujours Lyon, à cheval sur son appareil photo, de Guillotière à Bellecour à Perrache au Vieux Lyon. Il est classique. Cartier-Bresson, Doisneau. Jusqu’à peu, il ne retouchait pas. Il n’aime pas me dit-il ceux qui maquillent Lyon comme une pute. Il s’est mis sérieusement à Lightroom — le Photoshop des photographes — depuis qu’il travaille avec le studio Du pixel au point, créé par un ancien des Gobelins, et qu’il devient pro, même s’il a encore du mal avec ce mot.

— Que penses-tu de Lyon du point de vue photographe ?

— Lyon est un incroyable sujet, me répond-il. Il y a des centaines de spots.

Photo de Bruno Verrier

Nous commandons une nouvelle pinte.

Photo de Bruno Verrier
Photos de Confluence par Bruno Verrier

Mais pour Bruno, la photo est surtout un état d’esprit. Et des rencontres. Part-Dieu est photogénique avec ses vestiges des années 80. La lumière de la golden hour sur les quais de Saône, des pentes de la place Bellevue à l’esplanade de la grande côte à la place Rouville. Des amoureux qui s’embrassent sur un banc du jardin des plantes. À ceux qui veulent découvrir Lyon, il donne ce conseil : se perdre. Et dans les pentes de la Croix-Rousse, ce quartier assez unique, on est foncièrement perdu.

Perdez-vous-y à votre tour. Peut-être bien que vous le rencontrerez. Il a toujours passé beaucoup de temps à sa fenêtre, ou à lever le nez dans les passages et les montées, à scruter.

Photo de Bruno Verrier

Une dernière photo de sa patte pour terminer son portrait, qu’il a dérobée dans l’une des nombreuses fontaines de Lyon.

Bruno Verrier sait prendre l’instant, il est photographe.

Gilles Bertin


Toutes les photos sont de Bruno Verrier, merci à lui.

D’autres travaux de lui sur son site de photographe professionnel :
https://www.bruno-verrier-lyon-photographe.com/