L’écrivain Paul Fournel, spécialiste de Guignol, renaît son créateur Laurent Mourguet, le Molière des canuts

L’écrivain Paul Fournel, né à Saint-Etienne, marié à une Lyonnaise et, selon son aveu, « très parisien » et « esclave de l’Oulipo » est devenu depuis sa thèse sur Guignol l’un de ses meilleurs spécialistes. Il a consacré début 2019, le 250ième anniversaire de sa mort, une biographie romancée à Laurent Mourguet, le père de la marionnette et de son théâtre, pas si connu que cela en dehors de Lyon. « Portraits pour très » et croisés de Laurent, Paul, Guignol et les autres.

Dom Juan, Guignol, deux personnages inventés qui marchent seuls dans nos cœurs d’humains, qui ont lâché depuis longtemps la main de leurs créateurs, Tirso de Molina et Laurent Mourguet, oubliés, absorbés par le Sopalin de l’Histoire, par les Mozart et les Molière, par les dizaines de milliers de marionnettistes qui tapent du bâton sur le gendarme. « Deux personnages devenus des mots de la langue courante », observe Paul Fournel, l’auteur de Faire Guignol, spécialiste du célébrissime pupazzo lyonnais.

Fournel Paul photo Sophie Bassouls
Paul Fournel © Sophie Bassouls/P.O.L

Guignol, conservateur du francoprovençal

« J’étais en lettres à l’ENS Saint-Cloud, juste après 68, en plein dans ce bouillonnement autour du langage, je m’intéressais au francoprovençal », une langue parlée dans les pays romand, lyonnais, savoyards, dauphinois, foréziens, Paul Fournel est stéphanois. « J’avais choisi Guignol comme représentant, conservatoire d’un certain vocabulaire. » Il en fait son sujet de thèse de doctorat, Le Guignol lyonnais classique (1808-1878) étude historique, thématique et textuelle d’une forme d’art populaire.

L’Oulipo et Guignol, même combat

Mais Fournel est comme Mourguet — qui a successivement été canut, arracheur de dents, marionnettiste vers 1800, directeur de troupe en 1820 — lui ne deviendra pas professeur de lettres, mais éditeur, écrivain, oulipien, administrateur culturel à San Francisco. En effet, il rencontrera lui aussi son père Thomas, le baladin sans famille des vogues lyonnaises, ces fêtes foraines de quartiers, qui initia Laurent Mourguet à la comedia della arte de champs de foire, à l’art de la marionnette à gaine, celle où on fourre ses doigts :

(Père Thomas à Laurent Mourguet 🙂 « Tu glisses la main dans la marionnette et tu lèves le bras. C’est pas compliqué. Les trois doigts dans le bras gauche, le pouce dans le bras droit, l’index dans la tête. (…) Monte ton Polichinelle à la hauteur de la bande, comme s’il était debout sur le plancher. Fais-le marcher. (…) Maintenant, tu vas faire une glissade le long de la bande, qui finit par un coup de tête dans le cadre. Une marionnette à gaine, c’est aussi un poing. Vas- franchement et n’aie pas peur du bruit. » (Faire Guignol, p 47-48)

Marionnette centenaire de Guignol du Guignol Guérin, seul Guignol a être vétu de vert — Photo Guignol Guerin Wikimedia CC BY-SA 4.0
Marionnette centenaire de Guignol du Guignol Guérin, seul Guignol a être vêtu de vert, avec son fameux bâton — Photo Guignol Guerin Wikimedia CC BY-SA 4.0

Fournel aura Raymond Queneau pour père Thomas, l’auteur de Zazie dans le métro, à qui il a consacré un mémoire de maîtrise. «  Je suis allé lui rendre visite après un an d’enseignement à Princeton. Je lui ai donné mon mémoire et mon premier roman. » Équilatère sera publié à la NRF et Queneau introduit Fournel à l’Oulipo, dans le chaudron de ce laboratoire où les Perec, Calvino, Roubaud, malaxant les contraintes littéraires et mathématiques, en rupture avec le surréalisme réaniment la création littéraire, en plein infarctus post nouveau roman. Son activité au sein de l’Oulipo (comme au sein du Collège de pataphysique) n’est pas anecdotique, il en devient président et continue d’expérimenter autour du langage. Car, entre Guignol et Oulipo, il y a bien plus de cohérence que l’on ne pourrait le croire au premier abord. Tous deux sont des endroits où la langue est mise dans une cocotte-minute, passée au presse-citron, hachée menue, pour partager le plaisir de jouer avec, d’en avoir plein la bouche, comme dans la défunte émission Des papous dans la tête.

Prolifique Fournel

Fournel devient d’abord éditeur dans les années 80 chez Hachette, Encyclopedia Universalis, Ramsay, Seghers, tout en continuant à écrire. Des nouvelles, Les grosses rêveuses, savoureuse peinture d’un village avant le règne des supermarchés rencontre un beau succès en 1981. Fournel en prépare une suite qui sortira au printemps 2020.

En 1989, Les athlètes dans leur tête décroche le Goncourt de la nouvelle. Fournel est un sportif, passionné de vélo, il écrira Anquetil tout seul en 2012, parmi une trentaine de romans, récits et recueil et une quinzaine de livres jeunesse, dont 5 avec Guignol pour héros.

Guignol, entre spectacles enfants et esprit Collaro

Guignol n’a plus rien à voir avec ce qu’il était, 220 ans après sa naissance. Pour Paul Fournel, il s’est divisé en deux branches. D’un côté, « un spectacle bêbête mais efficace pour les enfants » dont la marionnette est toujours la vedette. De l’autre, des spectacles d’où elle a disparu — comme Les guignols de l’info — mais où subsiste son esprit frondeur qui déteste l’injustice. « Il n’y a plus Guignol, remarque Fournel, mais on retrouve l’esprit Collaro. Guignol n’est pas un politique qui dénonce. Cependant, il n’est pas exempt de ruse et n’est pas dupe. Il adore faire la bête pour avoir du son. »

Jacques Chirac - Guignols de l'info - Canal+ - Exposition de marionnettes de la citadelle de Besançon — Photo : Arnaud 25 sur Wikimedia CC BY-SA 3.0 no modification
Jacques Chirac – Guignols de l’info – Canal+ – Exposition de marionnettes de la citadelle de Besançon — Photo : Arnaud 25 sur Wikimedia CC BY-SA 3.0 no modification

Guignol, Paul Fournel l’a joué lui-même, de temps en temps, jusqu’en Indonésie. Il possède des marionnettes de l’artisan comédien Damien Weiss, réputé pour ses marionnettes, que les Anglais ont surnommé « le guignolier fou ». Il a également fréquenté le Petit bouif, où officiait Jean-Guy Mourguet, le dernier marionnettiste de la lignée Mourguet, où régnait encore dans les années 80 un esprit contestaire, frondeur et rigolard.

Faire Guignol, biographie romancée d’un Mourguet qui ne savait pas écrire

Laurent Mourguet a eu 10 enfants. Dix fois, il s’est rendu à la mairie pour en déclarer la naissance, neuf fois il a signé d’une croix, il ne savait pas écrire, la dernière il a tracé ses initiales.

Monument à Laurent Mourguet, sculpture de François Girardet et Pierre Aubert, avenue du Doyenné, Lyon 5ᵉ
Monument à Laurent Mourguet, sculpture de François Girardet et Pierre Aubert, avenue du Doyenné, Lyon 5ᵉ

On a seulement deux lettres de lui, et elles sont d’un écrivain public. « Ce que l’on sait de lui est tellement lacunaire, explique Paul Fournel, des actes paroissiaux et des actes de police, qu’il est impossible d’en faire la biographie. » Il a donc romancé. Par exemple à partir de cette figure de proue sculptée en Guignol que possède le Musée Gadagne :

« Un beau matin avec la Jeanne et leur petit-fils, Michel Josserand, ils embarquent tous leurs biens sur une péniche qui va descendre le Rhône et les déposer en chemin. (…)
Il fait bon. En hommage au créateur, le batelier a fixé un immense Guignol en figure de proue, et c’est tirée par Guignol lui-même que la péniche glisse sur les courants du Rhône. » (Faire Guignol, p 243)

Ou lorsque Laurent Mourguet, un soir où il est triste que le père Thomas saoul ne soit pas venu jouer avec lui, sculpte dans un morceau de bois de tilleul le premier personnage de son futur théâtre de Guignol.

« Laurent souffle, dresse son travail dans la lumière pour juger des proportions de la tête et pour comprendre ce qu’il a fait. Jeanne lève les yeux de son ouvrage et regarde elle aussi.
– On dirait Thomas, dit-elle.
– Alors c’était donc lui que je voulais sculpter. Il est sorti tout seul du morceau de bois. (…) Ce Thomas-là pourra boire tout son saoul, il ne fera jamais faux bond. (…) Je pourrais même l’appeler Benoît.
– Mais non, il va croire que tu te moques, ton tonton. Moi, j’ai une autre idée : c’est un gnafre, il boit trop, il est rond, c’est Gnafron ! (Faire Guignol, p 87-88)

Les pièces que créent Laurent Mourguet ne sont pas écrites. Sa troupe les joue « au canevas » explique Paul Fournel, comme font les musiciens de jazz. Mourget raconte à ses complices marionnettistes l’histoire qu’ils vont jouer, puis chacun improvise sa partie différente chaque jour à partir de cette trame.

« Laurent Mourguet ne sait pas écrire, mais il est un homme cultivé, il a joué Pathelin, il va au théâtre. », dit Paul Fournel. Il est toujours à l’écoute, à la recherche d’histoires, interroge ses proches, cet oncle Benoît, cordonnier, qui a failli donné son prénom à la marionnette Gnafron :

– Raconte-moi des histoires.
– J’ai un fer à clouer sous cette botte et je suis à toi.
– Je veux des histoires fausses qui racontent des choses vraies. (…)
– Tu veux donc des histoires. J’imagine que c’est pour ton théâtre. As-tu seulement pensé à la tienne ? Les miennes sont vieilles. Il te faut des histoires de ton temps.
– Je m’occupe de mes propres histoires, mon cher oncle, mais mon Guignol est de tous les temps. Je veux que tu lui prêtes ta vieille langue. » (Faire Guignol, p 132-133)

Sans la Révolution, point de Guignol, sans la censure, point de répertoire écrit

Pour Paul Fournel, « Laurent Mourguet n’était pas acteur de la vie politique, pas impliqué. L’époque était terriblement agitée. Dans ces métiers de saltimbanques, particulièrement. Si les canuts souffrent de la crise des années 30, les bateleurs ne peuvent plus se produire sur la voie publique. Sans cette période, il n’y aurait pas eu Guignol. » Un jour, après une bagarre dans un café où il joue, la garde veut l’embarquer parce qu’il en serait la cause avec le cabaretier, il s’enfuit. « On ne peut pas s’étonner, après cela, note Fournel (page 141), que Guignol prenne l’habitude de rosser l’autorité sous toutes ses formes. »

Un homme en noir et un autre en uniforme entrent dans le café-théâtre où Mourguet et sa troupe préparent une nouvelle pièce, Les frères Coq. Le représentant de l’État déclare : « Vous nous apporterez le texte de vos pièces. Si elles conviennent, nous leur donnerons un visa et vous pourrez les jouer à condition de ne point en changer une ligne. » (page 217)

Voici Mourguet qui ne sait pas écrire, qui improvise chaque jour sur le canevas de ses histoires, obligé de les transcrire. Évidemment, Mourguet demande à son comédien François qui écrit pour lui de « faire semblant, d’écrire ce que la censure veut lire. » Quant à eux, ils joueront ce qu’ils veulent.

Ironiquement, c’est un juge qui va le premier éditer les pièces de Laurent Mourguet, en 1865. Anonymement, bien sûr, vu l’époque et sa position de bourgeois. Jean-Baptiste Onofrio qui a été comédien dans sa jeunesse, quand il était étudiant en droit, et qui s’intéresse aux vieux langages, comme Paul Fournel, il est l’auteur de Essai d’un glossaire des patois de Lyonnais, Forez et Beaujolais, se passionne en cachette pour le théâtre de Laurent Mourguet. Ce sont alors les petits-enfants de ce dernier qui jouent Guignol. Onofrio transcrit petit à petit les pièces qu’il voit jouer dans leur café-théâtre. Le Pot de confiture, Le Marchand de picarlats, Les Couverts volés, une vingtaine, et les fait publier. Mais lui aussi opère une censure, en ne transcrivant pas ce qui est pornographique ou trop contestataire.

Marionnette du théâtre de Guignol — Photo : Luc Legay, CC BY-SA 2.0 no modification https://flic.kr/p/nzTkEp

Quelques mots encore avant de se quitter

Ayant fait sa thèse sur Guignol comme conservatoire du langage d’alors, Fournel était bien placé pour recréer dans cette biographie romancée le parler de l’époque. Sans des témoins d’alors, on ne peut dire s’il a réussi à 100 ou 83,47%, mais cela marche merveilleusement, dans ce mélange de dialogues ou Fournel excelle, d’incises d’archives et de discours rapportés. Il faut dire aussi du style de Fournel qu’il est limpide, simple, sans enjolivements qui feraient de l’ombre au héros du livre et à sa propre langue.

Quelques mots comme des agathes : gnafre, lantibardaner, petafiner, sigroler, arregardez, miaille, brasse-roquet… « Nom d’un rat ! » expression guignolesque qu’adore Fournel sans avoir réussi à retrouver à quoi elle correspondait, et ce mot, « pécuniaux », l’un des nombreux pour dire l’argent, grande préoccupation populaire de tous les temps, et de celui-ci si riche de grands chômages.

« L’argent est ronde, c’est pour qu’on la fasse rouler. » dit Laurent à sa chenuse, Jeanne, qui lui répond, « L’argent est plate aussi et c’est pour qu’on l’empile. »

 

Interview par Gilles Bertin, 9/9/2019

 

Vidéo de Paul Fournel avec la marionnette Guignol évoquant la vie de Laurent Mourguet 

Extrait de la bibliographie de Paul Fournel

Clefs pour la littérature potentielle, éd. Denoël, 1972, premier ouvrage sur l’Oulipo
L’Équilatère, 1972, éd. Gallimard. Roman
L’Histoire véritable de Guignol, éd. Federop, 1975
Les petites filles respirent le même air que nous, 1978, recueil de nouvelles
Les Grosses Rêveuses, 1981, recueil de nouvelles
Les Athlètes dans leur tête, 1988, Ramsay, rééd. Point-Seuil. , récit
Guignol, les Mourguet, éd. du Seuil, 1995
La Liseuse, 2012, P.O.L, roman, Une stagiaire offre une liseuse numérique à un vieil éditeur
Anquetil tout seul, Seuil, 2012, récit
Faire Guignol, éd P.O.L., 2019
Dans la Bibliothèque Rose, tous épuisés :
1976 : Ce coquin de Guignol
1976 : Guignol est un malin
1977 : La Fortune de Guignol
1977 : Les Bonnes Affaires de Guignol
1979 : Guignol se déguise

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