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Limpide et enthousiasmant, le livre Lyon est un guide historique publié fin février 2026 par les éditions L’arbre qui marche, sous la plume de François Beaune. Et aussi un motif de fierté pour Lyon elle-même, puisque ce livre est le premier consacré par cet éditeur à une ville française après une douzaine, telles Berlin, Bogota, Istanbul, Ljulbljana, Tokyo… Livre et guide remarquable par le plaisir que procure sa lecture. Un plaisir organique où la ville de plus de 2000 ans vit à travers les conversations de 9 Lyonnaises et Lyonnais.

9 guides de Lyon dans un bouchon autour d’un « mâchon »

Le mâchon, sorte de brunch à la lyonnaise inventé dans les années 1850 quand son homologue anglo-saxon le fut en 1895 se déguste dès 9h du matin dans les bouchons de la capitale des Gaules. Si ce gros petit déjeuner est à base de cuisine lyonnaise, cochonnailles, lentilles du Puy, pommes de terre, andouillette, tablier de sapeur, il comporte aussi un ingrédient majeur, la parole, le discours, la faconde, voire un assaisonnement de mauvaise foi. Les neuf personnages inventés et réunis par François Beaune de bon matin au Porte-Pot, bouchon en face de l’Île Barbe, manient à merveille ces instruments de l’échange entre Lyonnais et non Lyonnais, pour nous raconter chacun un Lyon. Pas vraiment inventés, ils sont en bonne partie inspirés de personnes qu’il connaît, a connu, durant les 20 ans qu’il a vécu à Lyon. C’est l’un des talents de cet écrivain, qui en a d’autres, d’écouter et de donner voix aux « gens ». Il avait ainsi recueilli 1500 histoires pour un livre précédent.

Lyon, ville polycœurs

C’est ainsi que par la parole de ces 9, il nous embarque avec la ville et son cœur dans un voyage de 2000 ans du centre de Lyon depuis le Lugdunum romain sur la colline de Fourvière… au traboules du Vieux Lyon du Moyen-Âge et de la Renaissance. Aux Célestins avec les bourgeois. Dans les Pentes de Croix-Rousse avec les négociants de la soie. Autour du premier pont sur le Rhône et du seul palais de la ville, l’Hôtel-Dieu.

Puis, il franchit le Rhône, longtemps frontière, arrive à la Guillotière, faubourg où débarquent les migrants pour travailler dans les industries qui, dans la foulée de la soie, avec la viscose et la chimie font de Lyon une capitale industrielle de dimension mondiale qui influera Marx dans sa théorisation du capital et du travail. Enfin, le cœur de Lyon parvient aujourd’hui à Part-Dieu où quotidiennement la métropole converge dans son immense mall commercial, où est installé l’administration de la Métropole. La Part-Dieu où le Lyonnais des siècles passés se perd peut-être dans la mondialisation, François Beaune ne répond pas à cette interrogation. Peut-être d’ailleurs s’y retrouve-t-il aussi, en témoigne la persistance dans les bouches adolescentes de mots comme « pelots », « fenottes » ou « gones ».

Le centre de ce guide est ce glissement du centre de Lyon, son absence de centre fixe, contrairement à la plupart des villes, mais des centres successifs se déplaçant. Joli clin d’œil que cette idée forte soit décrite et développée dans un livre d’un éditeur qui s’appelle « L’arbre qui marche ». Comme une ville qui marcherait.

Une autre idée forte du livre est que Lyon est une ville ouvrière et bourgeoise, ni noble ni universitaire, gouvernée au centre depuis avant Édouard Herriot à aujourd’hui, un centre plutôt fixe quant à lui, pour préserver l’ordre nécessaire aux affaires, Beaune décèle une tendance mariant charité et politique sociale depuis la Révolution. Car Lyon a pris cher dans celle-ci, s’opposant à l’extrême de la Montagne, Environ 2000 condamnés politiques furent fusillés plaine des Brotteaux, guillotinés aux Terreaux et Bellecour.

De Guignol à Kaamelott

Autre singularité de Lyon, son style de gouleyance populaire, exercée dans ses bouchons et ses rues, qui se moque. Ainsi, la bouchère Garçon, l’une des 9 personnages de Beaune, devenue à la retraite passionnée de culture, défend ceci :

« L’humour lyonnais est cassant et turbulent, […] c’est peut être ça aussi le cœur de Lyon, cette manière de défier le bon français académique. »

Lyon, page 67

Et François Beaune de relier les Guignol et Gnafron de Laurent Mourguet à « la jactance » de Frédéric Dard dans San Antonio, en se moquant des puissants. On la retrouve aujourd’hui chez un autre Lyonnais, Alexandre Astier, dans son Kaamelott. Et comme chez un autre Lyonnais des années 70, Jacques Martin, l’animateur de l’irrévérencieux Petit Rapporteur. L’auteur aborde aussi les mouvements culturels post 68, les Rachid Taha, les Virginie Despentes.

« Le style est un sentiment du monde »

C’est une citation de Malraux, applicable à ce guide historique qui a beaucoup d’un roman, que j’ai personnellement dévoré en moins de 2 jours. Chaque chapitre relance ce personnage de Lyon dans une nouvelle aventure, un nouveau lieu, des théâtres romains à la Darse de Confluence, dans un style qui, avec l’écoute, est un des autres talents de François Beaune. À moins qu’il s’agisse du même talent, capter fond et forme :

«  C’est à Fourvière que [les Romains] défirent leurs bagages, Fourvière qui signifie Forum Vetus, le vieux Forum, centre de toutes les villes romaines, installé pile à l’emplacement de la basilique du même nom. Bien sûr ils utilisaient la Saône comme un port, mais le Rhône était si fougueux qu’il faisait plus fonction de frontière qu’autre chose, avant d’être dompté, muré, drainé, disséminé dans chaque évier deux mille ans plus tard. Tandis que sa mémère la Saône se traînait en bâillant, boueuse d’avoir trop siesté, lui, filait comme un torrent, tel un lion déchaîné. »

page 35

Dans Lyon, son auteur a su en capter le double cœur de fille ouvrière et de fille bourgeoise, vendant des soies luxueuses, au motifs dessinés par des artistes, au monde entier, des soies tissées par de « pauvres canuts sans chemise » (Le Chant des Canuts, Aristide Bruant). Il a su marier Romains et Gaulois avec Blandine venue d’Asie Mineure. Marier ocres Renaissance à la pharmacie, fille de la chimie, née des recherches autour de la soie. Inscrire dans ses pages l’intense désir de modernité de la ville contemporaine avec cette autoroute dont nul ne sait que faire, entre fausse fermeture et tunnel la doublant par en-dessous.

Il n’y a que deux villes dans le monde traversées par une autoroute : Los Angeles et Lyon.

page 119

Cette citation n’est pas de François Beaune, mais de Zizi béton, surnom de Louis Pradel. Ce guide historique va jusqu’à aujourd’hui, à Confluence.

Nous vous le recommandons vivement. 170 pages qui se dévorent comme une tarte aux pralines ou ce sabodet pomme vapeur au menu de ce mâchon.

5 circuits

Ce guide historique se conclut avec 5 parcours que l’auteur a pratiqués lui-même, traversant la ville le long de ses fleuves et entre ses collines, jusqu’au romantique cimetière de Loyasse. En mettant en avant quelques lieux de convivialité et de sociabilité, telles que la Piscine du Rhône, ou la patinoire Charlemagne, ou les Trois Cochons, resto-bar de la Croix-Rousse, à côté de la grande droguerie. Ou bien le C3, du Vieux Lyon à Vaulx-en-Velin. Un guide historique d’aujourd’hui.

Vous le trouverez aussi bien en librairies, nombreuses dans cette ville où Rabelais fit imprimer Pantagruel, où existaient au XVIe siècle 181 ateliers d’imprimeurs autour de la rue Mercière, que dans ses principaux musées, comme Gadagne au cœur du Vieux Lyon, somptueux bâtiment Renaissance, témoignage à la même époque de l’influence des familles de marchands-banquiers florentins. Lyon, cœurs romain, florentin, de soie et de béton.

Rencontre avec François Beaune

Interview de François Beaune

Nous avons rencontré François Beaune devant les Halles de la Martinière, sous la traboule qui mène mairie du 1er.

Article et interview, Gilles Bertin

Références du livre

Lyon, François Beaune

éd. L’arbre qui marche, février 2026

170 pages — 13,90€ en papier / 6,99€ en numérique avec Watermark, merci à l’éditeur

En librairies et dans certains musées de Lyon

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